SUICIDE DE GEORGES
DEUX : Alors, et Georges ?
UN : Il va bien, comme d’habitude.
DEUX : Comment ! Il nous avait promis de se suicider, pour nous donner un sujet de conversation.
UN : Vous connaissez Georges. Quand il faut qu’il change ses habitudes… Mourir, c’est partir un peu. Il s’agissait d’un voyage. Il s’est comporté vis-à-vis de lui-même comme il se comporte vis-à-vis des trains qu’il doit prendre : il s’est raté.
DEUX : Il s’est raté ! Ah, la fripouille ! On ne peut pas compter sur lui.
UN : Ça n’a pas d’importance. Qu’il soit mort ou pas, qu’est-ce que ça nous fait !
DEUX : Ben, et notre sujet de conversation ?
UN : Un suicide manqué, c’est aussi intéressant qu’un suicide réussi.
DEUX : Oui, mais c’est moins pathétique. C’est même plutôt ridicule. Moi, je n’ai pas envie de parler d’une chose ridicule aujourd’hui.
UN : Georges n’est jamais complètement ridicule ; même quand il se trompe, il y a un enseignement à tirer de sa conduite. Il avait trouvé une manière très ingénieuse de se suicider, vous savez…
DEUX : Bien sûr ! Je suppose qu’il a commencé par faire ses bagages.
UN : Oui, et il a rempli son briquet et son stylo. Ensuite il a fermé le compteur du gaz.
DEUX : À sa place, moi, je l’aurais laissé ouvert. J’aurais même ouvert tous les robinets…
UN : Vous aimez le gaz, vous ?
DEUX : Oui, j’aime bien. À chaque fois que je veux me suicider, j’ouvre le gaz en grand.
UN : Et ça vous réussit ?
DEUX : Assez bien, oui. Mais ma femme peut pas supporter l’odeur du gaz, alors elle le referme tout de suite. Et puis, elle me dit : Toi tu t’en fiches, mais qui c’est qui la paiera la note du gaz ?
UN : C’est vrai qu’un suicide au gaz, ça doit revenir cher. Et quand il ne reste personne pour payer, c’est l’Etat qui en est de sa poche.
DEUX : C’est pour ça qu’il parle de nous le parfumer, notre gaz.
UN : Ah ?
DEUX : Oui, sous prétexte que quand il y a une fuite, ça ne se sent pas assez. En réalité, ils vont lui donner une odeur infecte pour que personne n’ait plus envie de se suicider avec. Ça leur fera une grosse économie.
UN : En tout cas, ce n’était pas dans les intentions de Georges. Vous le connaissez ? À chaque fois qu’il se sert du gaz, ça explose.
DEUX : Je l’ai remarqué, oui. Alors, quand il a eu fermé le gaz, qu’est-ce qu’il a fait ?
UN : Eh bien, il a fermé l’eau…
DEUX : Il n’avait pas envie non plus de se noyer ? UN : Non. D’ailleurs, par le froid qu’il fait, s’il avait voulu se noyer, comme il a le chauffage central, il aurait plutôt défoncé un ou deux radiateurs.
DEUX : Tout de même !… se noyer dans l’eau bouillante, ce n’est plus une noyade à proprement parler. C’est plutôt une cuisson. Georges a trop de dignité pour se suicider comme un homard.
UN : Alors, quand tout a été fermé chez lui…
DEUX : Et le compteur électrique ? UN : Sauf le compteur électrique !… il a ouvert la porte et il a fait entrer Paulette, qui sonnait.
DEUX : Il n’aurait pas dû ouvrir. Naturellement, il a sauté sur l’occasion, pour se dégonfler.
UN : Non, ils avaient décidé de mourir ensemble.
DEUX : Paulette et Georges ? oh, mais c’est dégoûtant ! Et sa femme le sait ?
UN : Pas encore, mais je lui ai envoyé un pneumatique anonyme il y a un quart d’heure.
DEUX : Vous avez bien fait. Oh ! je suis révolté. Cette brave petite Paulette, hein, qui a l’air si réservée ! Venir se suicider avec Georges pendant que sa femme n’est pas là ! Et alors ?
UN : Alors, ils se sont assis sur le divan du salon, et ils ont commencé à… comment dire ?
DEUX : Non ! Pas possible !
UN : Mais non. Ils ont commencé à, mettons, discuter, parce que pour se suicider, il faut avoir une raison. Ils n’en avaient pas. Ils s’en sont cherché une.
DEUX : Ça, c’est des choses qui se trouvent facilement.
UN : Ils s’en sont trouvé une chacun, assez rapidement, seulement ce n’était pas la même. Vous comprenez, quand on n’a pas la même raison de se suicider, autant se suicider chacun de son côté. C’est pas la peine de faire ça ensemble. Enfin, au bout de deux heures, ils sont tombés d’accord, et voici ce qu’ils ont fait. Vous allez voir comme c’est ingénieux.
DEUX : Allez-y.
UN : Ils ont pris un fil électrique. Ils l’ont dédoublé. Ils se sont mis tout nus. Chacun a pris un fil et s’est entouré la taille avec une des extrémités de ce fil, soigneusement dénudé. Ils ont ensuite introduit l’autre extrémité dans une prise de courant, Georges branchant la sienne dans le trou positif, Paulette dans le trou négatif. Tout était prêt. Ils se sont approchés tout doucement l’un de l’autre. Ils se sont regardés un moment, une dernière fois. Et puis, ils se sont embrassés sur la bouche.
DEUX : Aïe ! C’est horrible ! Le courant les a électrocutés, et ils sont tombés raides !
UN : Non. Ils ont fait sauter les plombs.